Vendredi st C — (Jn 18-19)
Ces deux chapitres 18 et 19 de saint Jean sont magnifiquement composés et ciselés. On demeure vivement frappé de constater comment chaque partie met en relief un geste ou une parole précis, porteurs symboliques de tout un contenu théologique. Regardons 3 gestes.
JÉSUS FRAPPÉ D’UNE GIFLE humiliante lors de la présentation aux grand-prêtres
La gifle est mentionnée au cœur des versets qui rapportent un dialogue où Anne cherche à savoir : qui donc est cet homme qui se trouve ici devant moi ? Toutes ses questions tournent autour des disciples, de la doctrine, de l’enseignement. La gifle se trouve entre deux phrases où Jésus évoque sa Parole révélatrice : « J’ai parlé au monde ouvertement », « Si j’ai mal parlé, prouve-le… » Dès lors, la gifle revêt ici une signification symbolique ; le serviteur du grand prêtre devient, d’une certaine manière, le représentant de tous ceux qui ont repoussé la parole révélatrice de Jésus au monde. La brutale réalité d’une gifle humiliante devient signe et symbole du refus opposé par les Juifs à la Révélation de Jésus.
JÉSUS COURONNÉ D’ÉPINES lors de la comparution devant Pilate
Le récit du procès romain comporte sept scènes successives, avec des allées-venues entre l’extérieur et l’intérieur du palais de Pilate. Le centre du récit est le couronnement d’épines, avec les mots : « Salut, Roi des Juifs ! » La présentation de Jésus ainsi couronné devant les Juifs, avec la parole de Pilate : « Voici l’homme ! » est pour Jean une scène à caractère public et universel. C’est ici que, pour la première fois, hommage est rendu à Jésus en tant que Roi des Juifs : couronnement, manteau de pourpre, salut au Roi des juifs (= 19, 19, l’inscription). Cet hommage est inscrit entre deux outrages : la flagellation et les soufflets. Les yeux de la foi découvrent que Jésus fonde et confirme sa royauté par sa passion, qu’il révèle sa filiation par son obéissance héroïque au Père, et que de la sorte il devient roi des hommes.
JÉSUS ASSIS À LA PLACE DU JUGE, geste de dérision accompli par Pilate
« Pilate amena Jésus au-dehors ; il le fit asseoir sur une estrade au lieu dit le Dallage — en hébreu : Gabbatha. » Le verbe katizô, peut être transitif ou intransitif : s’asseoir (Pilate fit sortir Jésus et prit place au tribunal), ou faire asseoir (Pilate fit sortir Jésus et le fit asseoir au tribunal). Dans ce cas, Pilate fait asseoir Jésus sur l’estrade où siègent habituellement les membres du tribunal, l’endroit où normalement les jugements sont rendus par le procurateur, assisté de deux assesseurs. Et Jésus siège alors en tant que juge ! Pilate accompagne ce geste d’une parole : « Voici votre Roi ».
C’est la proclamation solennelle de la messianité royale de Jésus, assis au tribunal, devant le prétoire. Ce qui se passe ici au plan symbolique se répétera à la croix, qui est tout ensemble un tribunal et un trône. Sur le trône de la croix, accompagné de deux brigands, Jésus est montré et annoncé comme roi au monde entier, à travers l’inscription que Pilate fait placer sur la croix : « Jésus le Nazarénien, Roi des Juifs ».
Pour comprendre ces gestes, l’importance du regard de foi, du regard théologique
Jean regarde le jugement au plan théologique. Selon sa vision des choses, dans le procès de Jésus, le condamné réel est le peuple juif, car « juger » signifie à ses yeux se condamner soi-même en disant « non » à la lumière de la Révélation. Ce refus est manifesté autant par le cri : « Enlève ! » (traduit par « à mort ») que par la gifle. La mort de Jésus sur la croix est le jugement sur le monde « mauvais » qui se condamne en refusant la vérité de Jésus. Le grand paradoxe du récit de la Passion est que, sur le plan théologique, il se passe exactement l’inverse de ce qui se déroule sur le plan historique.
Quant à nous, demandons la grâce du REGARD DE FOI, aussi bien sur la Passion de Jésus que sur les nôtres, car il est porté par la vertu d’espérance qui diffuse la paix en nos cœurs.
« Ô ineffable gloire de la passion, où se manifestent à nous le tribunal du Seigneur, le jugement du monde et la puissance du Crucifié ! » (St Léon le Grand).
