Une seule humanité

Frédéric Boyer, écrivain, La Croix 17/5/25

Le vrai chantier devant nous, catholiques, alors que Léon XIV a été élu 266e successeur de Pierre, n’est pas le combat stérile pour notre propre survie mais le témoignage de notre amour et de notre confiance en l’humanité. Il ne sert à rien, et ce n’est même pas très catholique finalement, de vouloir opposer la tradition à la modernité. Notre tradition, c’est s’abandonner à, se confier à, faire passer, traduire et transmettre (les significations de tradere en latin). L’Église n’a pas à se penser comme une citadelle assiégée, elle doit se vivre comme le témoignage contemporain de la tradition : acte d’abandon à l’amour de Dieu et d’autrui, à l’amour du monde – acte de confiance absolue dans la vie et le vivant créé, acte gratuit d’interprétation de ce que nous avons reçu, pour le transmettre à tous comme toujours neuf et inattendu, non comme une règle morale mais comme un don pour autrui.

Quand le nouveau pape déclare que « le mal ne prévaudra pas », il rappelle que le fait de vivre dans le monde est un scandale pour nous. Nous vivons dans le domaine du Prince de ce monde, Satan, les forces qui divisent l’humanité, qui troublent, qui opposent, qui enferment. Le domaine du manque et du manquement, c’est-à-dire du péché. Nous avons à témoigner du péché non pour mortifier ou culpabiliser mais pour en appeler à ce qui nous manque pour être humain, qui manque souvent si cruellement aux plus faibles, aux plus abandonnés, et pour que nous redoublions de compréhension et d’amour.

Paul, dans la Lettre aux Colossiens, nous exhorte à « marcher dans la sagesse pour ceux qui sont à l’extérieur (pros tous exō) et racheter le temps » (Colossiens 4, 5). C’est le sens même d’une Église missionnaire, marcher pour les autres, et racheter le temps (kairos), c’est-à-dire libérer le temps comme kairos, comme occasion décisive. Nous avons toujours le choix de saisir l’occasion que nous offre le temps que nous vivons pour nous agrandir, pour nous unir à tous, et accueillir l’inattendu. Le vrai défi de l’Église a toujours été de proposer au monde ce temps retrouvé, ou réinventé, comme occasion à vivre pour les autres, et faire de chaque heure qui passe l’heure inattendue d’une action de reconnaissance, de paix et de gratitude. En sorte que ce que nous croyons, ce que nous cherchons à être, à faire, en tant que chrétiens, n’est jamais ce que nous voudrions imposer, par peur, par repli et égoïsme, ou par paresse, mais ce que nous espérons du réel et de la vie.

Dans ses Commentaires sur les Psaumes, saint Augustin, cher à Léon XIV, affirme que chacun d’entre nous dans ce monde qui crie sa souffrance, qui prie et espère, forme avec le Christ une seule humanité, unus homo. Une seule humanité, c’est une belle définition du catholicisme pour aujourd’hui. Car qui témoigne encore avec force de cette conviction sinon l’Église ? Alors que la tentation de diviser l’humanité, de la replier, l’opposer à elle-même, de l’abandonner, la transformer et l’exploiter, n’a jamais été aussi puissante. Je ne sais pas si l’Église a besoin de réformes, je suis convaincu qu’au nom de cette humanité unique, elle est peut-être la dernière à pouvoir entendre les souffrances et les injustices, comme les espoirs de chacun, pour changer, et s’ouvrir dans la sagesse vers tous les autres.