Édouard Durand estime que le corps social tout entier n’a pas pris la mesure de la « grande criminalité » que représente la pédocriminalité.
Par J.Cl. Le 8 juin 2026 Le Parisien
L’affaire Lyhanna « montre que le déni reste extrêmement puissant dans la société » à l’égard des violences pédocriminelles, a regretté ce lundi le magistrat et ancien président de la Ciivise Édouard Durand. « La parole des victimes se heurte au fonctionnement de l’institution judiciaire, mais pas seulement : elle se heurte au fonctionnement des institutions sociales, des institutions éducatives, des institutions de soin. Le déni se montre dans le fonctionnement de toutes les institutions, mais puisqu’il s’agit d’abord de grande criminalité, il se montre d’abord dans le fonctionnement de la police et de la justice », a-t-il estimé sur France Inter.
La mort de la fillette de 11 ans, ainsi que les révélations sur plusieurs plaintes et signalements pour viols sur mineures visant le suspect – dont certains ont été classés sans suite – ont suscité une vive émotion et relancé les interrogations sur les failles du système. Tandis que Gérald Darmanin réunit les procureurs à a Chancellerie, les associations de défense de l’enfance et des collectifs féministes appellent à se mobiliser en masse devant les tribunaux de France, en fin de journée, pour dénoncer le manque de moyens dévolus à la lutte contre les violences sexuelles alors que le nombre de plaintes a été multiplié par trois depuis 2017.
« La parole n’est pas entendue »
« Aujourd’hui, les femmes et les enfants parlent », martelait ce lundi matin la présidente de la Fondation des Femmes Anne-Cécile Mailfert. « La parole a toujours été énoncée », nuance Edouard Durand, mais « elle n’est pas entendue », regrette le magistrat qui a présidé la Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants (Ciivise) entre 2021 et 2023, et en a été évincé.
Devenu une figure des luttes féministes et contre les violences faites aux enfants en raison de ses propositions fortes, le juge Durand estime que « nous tous, groupes humains, nous ne prenons pas suffisamment au sérieux la parole des enfants qui dénoncent des violences ». Preuve en est, selon lui, tirée des plus de 30 000 témoignages reçus par la Ciivise, que « lorsqu’un enfant révèle des violences, dans 92 % des cas, il ne reçoit pas une réponse de type de soutien social positif ».
Certes, a-t-il fait valoir, la question des moyens alloués à la justice est cruciale, mais « c’est d’abord une question de pensée du problème, c’est-à-dire de penser qu’il s’agit d’une très grande criminalité ». Chaque année en France, 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles, et le traumatisme va les poursuivre toute leur vie. « Nous parlons d’une très grande criminalité. (…) La littérature scientifique montre qu’un pédocriminel peut faire jusqu’à 150 enfants victimes, ou bien jusqu’à commettre 2 000 viols sur le même enfant ».
Évoquant la présomption d’innocence, le juge Durand a asséné qu’elle n’avait « jamais été conçue par les humains pour créer un système d’impunité des agresseurs ». « On ne peut pas se cacher derrière ces principes quels qu’ils soient », a-t-il affirmé.
