Cécile Alduy, Sémilogue, professeure de littérature et de civilisation françaises à l’université Stanford, dans La Croix du 19 mars 2025. Recueilli par Béatrice Bouniol. Image : Le 28 février, à Sarasota, des étudiants du New College of Florida. Rebecca Blackwell/AP.
La sémiologue Cécile Alduy analyse la « destruction » du langage en cours aux États-Unis, alors que l’administration Trump fait effacer 200 mots des sites officiels. La langue, rappelle-t-elle, peut être un instrument de soumission, comme de résistance.
Donald Trump, analysez-vous, opère une « destruction du langage ». Quels en sont les éléments ?
Cécile Alduy : La destruction du langage, ce n’est pas comme la destruction d’un objet ou des institutions, cela passe parfois par des choses invisibles, par tous les mots dont la langue politique est privée par exemple. Ce qui est très spécifique à Donald Trump, c’est d’avoir simplifié à outrance le vocabulaire, la syntaxe, la langue en général, et de les avoir réduits à quelques adjectifs – big, bad ou sad ( « grand », « mauvais » ou « triste ») – et verbes – win ou lose (« gagner » ou « perdre »). Cette destruction de l’intérieur, par un extrême appauvrissement, a commencé il y a quelques années déjà mais elle se joue à présent au cœur même du pouvoir et de la représentation des États-Unis, et dans un contexte international d’une complexité remarquable. Cette réduction manichéenne du langage, alors que la nuance et la diplomatie sont plus que jamais requises, est un vecteur de polarisation, de divisions et de « clashs », entre camp du bien et camp du mal, entre winners et losers. S’ajoute à cela l’interdiction de listes entières de mots, rayés sur les sites ou dans les documents officiels de l’État. De livres, proscrits dans les écoles publiques. De sujets de recherche financés par l’argent fédéral. Et ainsi, de tout un vocabulaire descriptif du monde.
Pourquoi avoir interdit 200 mots qui, au-delà des références directes aux minorités et à l’inclusion, comprennent des termes comme « trauma » ou « victime » ?
C. A. : Il y a aussi le mot female (« femme », « féminin », « femelle ») qui peut servir à des chercheurs en biologie animale ou même en botanique… Dans ces interdictions tous azimuts s’exprime une tendance obscurantiste et totalitaire qui vise à interdire de réfléchir et d’analyser. Parmi les mots sanctionnés, il y a bien sûr ceux qui permettent de défendre les groupes discriminés ou les minorités, tels racism ou privilege, mais aussi des termes qui relèvent de la science, comme climate ou criticism. Aux États-Unis, nous assistons ainsi à une entreprise de destruction des moyens de penser.
Cette attaque du langage permet-elle de qualifier la gouvernance Trump de fasciste ?
C. A. : À ce stade, j’emploierais plutôt le terme de « fascisant », car Trump n’a pas encore complètement détruit les institutions gouvernementales, même s’il s’y achemine par les attaques en cours envers certains ministères, son refus d’obéir à des décisions de justice et l’avalanche de décrets qui contreviennent aux prérogatives du Congrès.
Cette tendance fascisante se mesure à tout un ensemble d’éléments : une prise de pouvoir sur les institutions et les capacités de régulation qui protègent les citoyens des abus du pouvoir politique ou économique. La destruction des contre-pouvoirs, avec l’arrêt du financement de télévisions et radios publiques, ainsi que la prise de contrôle des médias par des milliardaires. Et cette attaque du langage qui vise à empêcher de penser différemment que le chef, et donc interdit l’utilisation des mots nécessaires pour le critiquer ou s’indigner.
Comprenons-nous bien. Si l’attaque du langage n’est pas suffisante pour fonder la qualification de fascisante, il est important de rappeler que tous les régimes fascistes ont opéré une mainmise sur la langue et la capacité de penser par soi-même. Benito Mussolini avait fait graver sur le fronton des palais et dans les journaux : « Le Duce a toujours raison. » C’est exactement ce qui est en train de se passer aux États-Unis.
Comment la modification du langage permet-elle la soumission d’un peuple ?
C. A. : On dispose d’un manuel parfait pour le comprendre : 1984, le roman de George Orwell, qui dénonçait le stalinisme et le nazisme, et dans lequel un ministère de la propagande déclare que la paix, c’est la guerre. De la même manière, Trump peut qualifier Zelensky, et non Poutine, de dictateur. Cette inversion des mots est une autre manière d’empêcher de penser les choses telles qu’elles sont. Comment soumet-on un peuple ? En le privant des moyens de réfléchir, d’avoir une attitude critique, de nommer les travers, les dysfonctionnements de la société et du monde. En l’obligeant à une pensée unique.
Vous avez analysé le langage des hommes politiques français, notamment des leaders d’extrême droite. Quels sont les points communs entre leurs discours et la subversion trumpiste ?
C. A. : En France, nous sommes aujourd’hui confrontés à deux types d’extrême droite : l’une lepéniste, incarnée par Sarah Knafo et Éric Zemmour, ou encore Marion Maréchal, qui ont tendance eux aussi à subvertir la langue, accréditer des fake news, tordre la réalité par des affirmations péremptoires, voire la révision de pans entiers de l’histoire. Chez eux comme chez Trump, on retrouve cette volonté d’accroître la charge émotive et violente de la langue. L’autre extrême droite française, celle du Rassemblement national, a normalisé son discours, elle l’a adouci, aplati même, pour qu’il n’effraie plus personne. C’est une autre tentative d’effacer le sens des mots mais cette fois par un travail cosmétique qui permet de cacher la violence du discours, par exemple sa conception biologique de la nationalité. Cela détruit aussi la langue mais dans le sens d’une euphémisation.
Comment défendre encore la liberté d’expression, alors qu’elle est devenue l’étendard du trumpisme comme de l’extrême droite européenne ?
C. A. : De manière éclatante aujourd’hui, au nom de la liberté d’expression, l’administration américaine est en train de censurer des livres, des pages de texte sur Internet, des médias, ou l’expression de certaines opinions. Jeff Bezos, propriétaire du Washington Post, a ainsi déclaré que les tribunes publiées dans le journal devront désormais défendre les libertés individuelles ou le capitalisme. Pour le trumpisme comme pour l’extrême droite européenne, la liberté d’expression n’est qu’une sorte de paravent pour laisser libre cours à une parole toxique et raciste. Il n’est pas question pour eux de protéger la liberté d’expression de tous, seulement celle de leurs affiliés. Face à un tel détournement, il ne faut bien entendu pas abandonner ce droit fondamental mais le comprendre de façon approfondie.
La liberté d’expression, ce n’est pas la liberté d’insulter, de diffamer, de raconter n’importe quoi ou de faire des équivalences entre des faits et des opinions. La liberté d’expression est régie par des règles qui permettent à la fois l’expression de toutes les opinions, mais aussi la distinction entre opinions et vérités scientifiques, informations factuelles ou faits historiques. Le négationnisme n’est ainsi pas une affaire d’opinion mais de réalité historique, et il est donc puni par la loi. La liberté d’expression consiste à créer un espace, encadré par des règles communes, où une pluralité maximale de paroles est possible.
À quelles conditions la langue peut-elle être un outil de résistance ?
C. A. : La langue, c’est à la fois ce qui nous permet de penser, à l’intérieur de nous-mêmes, et de communiquer, de débattre et donc de construire un espace politique pluraliste, d’écoute et d’échange, où a lieu une confrontation positive des idées. La langue est essentielle pour comprendre ce qui se passe, le porter à la connaissance de tous, le mettre en débat, s’organiser. Pour créer cet espace un peu bruyant de vivacité démocratique.
Quel peut être le rôle des sémiologues dans la période troublée que nous traversons ?
C. A. : Essayer de décrypter le sens des propos mais aussi tout ce qui est implicite. Remettre à l’endroit la signification des mots lorsqu’ils ont été pervertis. Rendre visibles les logiques de pouvoir dans les mises en scène, comme celle du Bureau ovale où Volodymyr Zelensky a été pris à partie par Donald Trump et J. D. Vance. Bref, faire voir le sens dans un moment où il est l’objet d’une destruction massive.
Vos recherches sur l’extrême droite, le genre ou les violences sexuelles sont-elles compromises ?
C. A. : Elles ne sont pas sous le coup d’un interdit à l’heure où je réponds à vos questions. L’université Stanford a réaffirmé la liberté académique et la liberté d’expression comme des droits fondamentaux. Cependant, il y a d’autres façons, plus sourdes, de saper la recherche : couper des financements, s’attaquer aux universités libérales par des impôts fédéraux faramineux, interdire les visas d’étudiants et de professeurs (cela pourrait concerner 30 % des étudiants et 20 % des professeurs à Stanford), créer un climat d’insécurité totale, empêcher la diffusion des idées en sabotant les circuits d’édition ou des médias, raréfier les espaces de discussion et d’échange d’idées, interdire des prises de parole… Bref, porter atteinte à tout cet écosystème qui favorise la recherche, et qu’il est très facile de détruire à petit feu.

