« Ce voyage apporte un remède à la crise spirituelle »

La Croix du 23 sept. 2026

À la veille du voyage très attendu de Léon XIV en France, du 25 au 28 septembre, le cardinal Jean-Marc Aveline, président de la Conférence des évêques de France (CEF), décrypte les enjeux, pour l’Église et pour le pays, d’une visite qui suscite un engouement exceptionnel.

La visite du pape est imminente, vous avez invité les catholiques à se préparer spirituellement. Qu’est-ce que ça signifie ?

Cette visite de Léon XIV à Paris, Saint-Denis, Lourdes et Metz sera un moment important dont les gens se souviendront. Nous entendrons beaucoup de choses, nous communierons ensemble. Mais l’essentiel, à mes yeux, est notre disponibilité intérieure : ce que nous recevrons durant cette visite ne pourra porter du fruit que sur un sol un peu préparé. Nous en verrons quelques fruits immédiats mais les plus importants grandiront dans le temps parce que nous aurons été attentifs à une parole, un geste, un moment, un chant, une rencontre. Il n’y aura pas seulement la parole du pape, mais aussi tout ce que cet événement nous donnera à vivre. C’est une grâce pour notre pays, pour notre Église. À nous de l’accueillir en nous demandant : qu’est-ce que le Seigneur souffle à l’oreille du pape pour nous ?

Êtes-vous surpris par l’engouement que suscite cette visite parmi les catholiques et au-delà, dans un pays laïc et sécularisé ?

Oui, heureusement surpris. Lorsque le patriarche Bartholomeos est venu à Lourdes, en novembre 2025, pour la première Assemblée plénière des évêques de France que j’ai présidée, dans son discours, il résumait ainsi son diagnostic : le monde traverse avant tout une crise spirituelle, aux multiples conséquences. Dans son encyclique Magnifica humanitas, Léon XIV fait quasiment la même analyse, en évoquant une crise à la fois spirituelle et culturelle. Pour moi, ce voyage apporte un remède spirituel à cette crise spirituelle. Et cela touche bien sûr les croyants, mais aussi bien au-delà.

On dit le pape intrigué par le phénomène des catéchumènes en France.

C’est sans doute lié au décalage avec une certaine image de la France, surtout à l’étranger : celle d’un pays très sécularisé, marqué par la laïcité, où beaucoup de structures ecclésiales semblaient vouées à disparaître. Cette réalité existe : les baptêmes d’enfants et les sacrements diminuent, certaines communautés religieuses sont en difficulté… Mais, il est tout aussi vrai que des personnes découvrent aujourd’hui le Christ, sur des itinéraires parfois chaotiques, en passant par des chemins que nous, l’Église, n’avions pas balisés. Et, c’est cela qui interroge, qui ­intrigue.

Ce ne serait pas la première fois qu’après une période difficile survient un rebondissement ou, pour reprendre un mot cher au pape François, un tressaillement nouveau. Avec toute sa fragilité. Le plus grand élan missionnaire en France est né après la Révolution française, dont les conséquences ont constitué l’humus d’innombrables vocations ­missionnaires. De même, de nombreuses intuitions théologiques du XXe siècle sont nées en France après 1905.

L’Élysée a annoncé ce matin que le président de la République n’assistera à aucune messe pendant la visite du pape. Il avait tenu à être présent avec son épouse au Vélodrome de Marseille. Comment expliquez-vous cette absence ?

Le président de la République sera présent à plusieurs moments du voyage et quand il ne pourra pas l’être, il sera toujours représenté. Cela manifeste la grande attention que les responsables politiques français portent à ce voyage. Depuis le début de sa préparation, de l’Élysée jusqu’aux préfectures de police en passant par les ministères, je peux assurer de la grande disponibilité de tous les services de l’État pour que ce voyage se déroule dans les meilleures conditions. Nous leur en sommes très reconnaissants.

Le pape vient en France alors que la campagne présidentielle a déjà commencé et s’annonce très polarisée. Que peut-on attendre de sa parole dans ce contexte ?

Le pape arrive avec un bagage précieux : la doctrine sociale de l’Église. Elle pose des principes clairs sur les questions de société, y compris celles qui relèvent du politique. Avec pour principaux : la dignité de la personne humaine et l’unité de la famille humaine. On peut attendre le pape sur ces deux points.

À l’approche d’élections très polarisées, un autre thème apparaît central à la lecture de son encyclique : la possibilité d’un véritable dialogue. C’est-à-dire notre capacité à échanger en confrontant des opinions différentes, à les écouter, à cultiver la nuance, sans basculer immédiatement dans une polarisation et une logique d’exclusion. Si la confrontation des idées est vécue dans le respect d’un dialogue constructif, elle peut permettre à chacun une croissance. Le pape le dit pour les relations entre les personnes mais aussi entre les États.

Les catholiques n’échappent pas à la polarisation. Y a-t-il des limites au dialogue  et au pluralisme ? Y a-t-il des personnes avec qui ne pas dialoguer ? Comment ne pas faire le jeu de la polarisation ?

C’est une question difficile. A priori, il n’y a personne avec qui il serait interdit de parler. Tout homme, toute femme, est un frère, une sœur pour qui le Christ est mort. Mais il faut le faire sans naïveté, en gardant sa liberté. Moi, je ne vois pas de digue à poser, parce que derrière, il y a toujours des personnes. Et cependant, on doit pouvoir résister aux idéologies. C’est un équilibre difficile à tenir. Nos communautés chrétiennes sont traversées par les mêmes ­lignes de fracture que la société. Nous ne pouvons nous satisfaire d’une communion anesthésiée. La communion ne consiste pas simplement à ­juxtaposer nos différentes sensibilités, elle suppose de nous parler, d’exprimer nos différences, nos désaccords. Le ­contraire de l’unité, ce n’est pas la différence mais la volonté d’uniformité. Entre chrétiens, c’est ­l’Évangile, notre unique boussole. Il faut revenir au Christ.

L’unité est un objet d’espérance mais aussi une tâche à accomplir. D’autant plus difficile que notre société, notamment avec les ­réseaux sociaux, donne à chacun l’illusion que sa pensée est vraie, plutôt que de chercher avec les ­autres la vérité.

Le dossier en béatification de Dom Guéranger devrait arriver à Rome l’an prochain. Le pape l’a cité cet été et vous-même avez accepté la présidence d’honneur de l’Association pour sa canonisation. Ses intuitions spirituelles peuvent-elles aider à l’unité dans un contexte de tensions autour de la liturgie et du rite tridentin ?

Je le pense. Dom Guéranger a vécu à une époque où les ­liturgies étaient très différentes d’un pays à l’autre, et même d’un diocèse à l’autre. Il a eu cette intuition que, pour parvenir à l’unité, il fallait porter son regard vers la liturgie romaine. C’est déjà, d’une certaine manière, la démarche du concile de Trente. À Rome, comment célèbre le pape ? C’est cela qui doit nous servir de référence. Quand on étudie la généalogie de la messe romaine, on mesure combien pour nous, catholiques romains, cette référence commune est précieuse pour manifester l’unité de l’Église. C’est en cela que cette figure me paraît particulièrement intéressante aujourd’hui.

L’Église s’est fortement mobilisée contre la loi ouvrant la voie au suicide assisté et, dans certains cas, à l’euthanasie. Qu’attendez-vous de Léon XIV, qui devrait aborder à Lourdes la question plus large de la vulnérabilité ?

Il s’est déjà exprimé sur ce sujet, de façon « ferme et sincère » – ce sont ses mots – en Espagne. ­Évoquer ce sujet à Lourdes, au milieu des malades, donnera évidemment une résonance particulière à sa parole. Le message de Lourdes est profondément évangélique : il remet les choses à l’endroit, en plaçant aux premières loges ceux qui font l’expérience de la fragilité de la vie.

Je pense que sa parole sera aussi ferme qu’en Espagne mais également très proche des misères de la vie. Car si la parole de l’Église sur la vie n’est que ferme, on peut donner l’impression de simplement défendre une cause. Lorsqu’elle part de l’écoute et de l’accompagnement des personnes et de ce qu’elles vivent, elle peut vraiment dire quelque chose sur la vie. Lourdes est un lieu propice à cela, un laboratoire d’une humanité à l’endroit.

Le pape a choisi lui-même l’étape de Metz, « pour l’Europe ». Vous avez tenu à y inviter des abbés bénédictins. Pourquoi ?

Parce que l’Europe existait avant les institutions européennes. L’un de ses creusets a été, au Moyen Âge, le réseau de monastères bénédictins et cisterciens qui s’est tissé, de l’Atlantique aux grandes plaines de l’Est. Récemment à Cîteaux (Côte-d’Or), le père abbé m’a fait visiter le définitoire, que les historiens présentent comme le premier Parlement européen, en quelque sorte. En effet chaque année, les abbés et abbesses s’y réunissaient pendant une semaine pour échanger sur la vie religieuse mais aussi sur les techniques de labour…

La politique agricole commune (PAC) avant l’heure ?

C’est ça ! L’idée est de rappeler cette histoire en allant dans un des lieux où ont mûri les intuitions européennes. Et peut-être aussi prendre un peu de recul sur ce que sont devenues ces institutions européennes au regard de ces intuitions fondatrices. Il est important de ne pas enfermer l’Europe dans ce que sont ­devenues les institutions européennes.

C’est une manière de donner un autre regard sur les racines chrétiennes de l’Europe ?

Oui. Certaines de ces racines sont de toute évidence profondément imprégnées de christianisme. Mais là encore, il ne s’agit pas de défendre une cause, plutôt de regarder l’histoire de l’Europe et le rôle qu’y ont joué les monastères. À l’époque de Charlemagne, par exemple, Chrodegang, évêque de Metz, avait lui aussi pris appui sur la liturgie de Rome dans un souci d’unité.

À Lourdes le pape va rencontrer des victimes de violences sexuelles. Comment faire droit à leur parole et à leur expérience dans le travail de réparation ?

Des choses ont déjà bien avancé, notamment dans les liens avec des collectifs de victimes. Mais un autre travail est engagé, nous en parlons depuis plusieurs mois avec certaines victimes, sur ce que cette crise nous oblige à réinterroger dans notre ecclésiologie. Au-delà des mesures de prévention, il nous faut réfléchir à ce qui, dans la manière dont l’Église se comprend mais aussi dont elle s’organise, a été défaillant ou mérite ­d’être ­repensé.

J’ai souhaité mener ce travail avec des personnes victimes car elles ont, à juste titre, un savoir expérientiel qui doit être pris en compte au même titre que le savoir théologique et intellectuel.

Toutes proportions gardées, la Shoah a conduit l’Église, notamment à travers la réflexion de Jules Isaac et de Jean XXIII, à repenser en profondeur sa relation au peuple juif. Cela aurait dû être fait bien plus tôt, c’est sûr, mais ce cheminement a notamment nourri la ­déclaration Nostra ­Aetate. Ce ne serait donc pas la première fois qu’une crise, avec tous les drames qu’elle comporte, provoque un travail théologique en profondeur.

Sur le dialogue interreligieux, quelle est l’ambition de la rencontre de Metz ?

Nous serons à un mois du 40e anniversaire de la rencontre d’Assise. En 1986, Jean-Paul II avait pris cette initiative dans le cadre d’une année de l’ONU consacrée à la paix. Aujourd’hui, les organisations internationales sont décrédibilisées, et souvent contournées. Il faut donc que l’Église garde le cap et sache, si nécessaire, prendre elle-même des initiatives.

À Metz, il nous a semblé cohérent aussi de rappeler à toutes les religions, à commencer par la nôtre, leur responsabilité pour la paix. Dans les conflits, la tentation est toujours grande d’instrumentaliser la force du religieux. Chaque tradition doit donc trouver en elle-même et dans la relation qu’elle entretient avec les autres, les ­ressources pour résister à cette ­instrumentalisation.

Recueilli par Céline Hoyeau ­et Arnaud Bevilacqua